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Jeudi 18 Janvier à 20h45


Cinéma Utopia
5 Place Camille Jullian, Bordeaux
Tarif : 6,50 euros ou ticket d'abonnement Utopia

LA CIBLE


(Targets)
Un film de Peter Bogdanovich
Etats-Unis, 1968, couleur, 1h30, VOST
Projection numérique

Avec Boris Karloff, Tim O'Kelly, Peter Bogdanovich, Arthur peterson, Nancy Hsueh...

Interdit aux moins de 18 ans à sa sortie.

Acteur vieillissant de films d’épouvante, Byron Orlok décide de tirer sa révérence à l’occasion de la projection de son dernier film dans un drive-in. En parallèle, Bobby, jeune américain à la normalité confondante, s’arme en vue d’une tuerie de masse…

Comme nombre d’auteurs américains aujourd’hui consacrés (Coppola, Scorsese, Demme, Howard…), Peter Bogdanovich a su saisir la perche tendue par Roger Corman, pape incontesté du cinéma d’exploitation de l’époque, qui lui proposait ici de réaliser son premier long-métrage dans une liberté totale… à quelques conditions près. Contractuellement, Boris Karloff (le mythique interprète de la créature dans le FRANKENSTEIN de James Whale) devait encore deux jours de tournage à Corman et celui-ci obligea donc Bogdanovich à l’employer dans son film, tout en lui demandant en plus d’y inclure des plans de THE TERROR, une autre production Corman avec Karloff, en fait une sorte de cadavre exquis à la tête duquel se sont succédés Coppola, Monte Hellman, Jack Nicholson et Corman lui-même. Bloqué par ces impératifs, Bogdanovich en parle à Samuel Fuller qui lui souffle une idée géniale, entrant en résonance avec son constat de critique cinématographique : le monde bascule et les séries B, les films d’horreur, deviennent incapables de retranscrire pertinemment la violence réelle dans laquelle les États-Unis et le monde sont en train de plonger après l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy. Annonciateur, voire précurseur, d’un cinéma plus réflexif, « méta » dirait-on aujourd’hui, Bogdanovich prend le parti de la mise en abime à travers les destinées parallèles d’un acteur de films d’horreur désormais désuets et d’un psychopathe au nihilisme glacial, chaque intrigue venant alimenter le constat évident qu’en 1968, en plein Flower-Power, mais surtout en pleine guerre du Vietnam, les utopies et les illusions leur étant attachées sont en train de crever, et que de leurs cadavres sortiront une réalité bien plus inquiétante que ce à quoi le monde s’attend. Il ne faudra pas attendre longtemps d’ailleurs : dès l’année suivante, le concert des Rolling Stones à Altamont sécurisé par des Hell's Angels sous acide (1 mort) et les meurtres perpétrés par les hippies maléfiques de la « Famille » Manson viendront sonner le glas du mouvement « Peace and Love » et verront les États-Unis basculer dans une décennie opaque gangrénée par la paranoïa.
Basant son récit sur un fait-divers ayant défrayé la chronique quelques années avant (Charles Whitman, un ancien marine, avait tué 14 personnes complètement au hasard au Texas), Bogdanovich nous livre un des premiers portraits cinématographiques de tueur de masse, spécimen de psyché déviante dans une société occidentale ayant perdu ses repères, saisissant aujourd’hui encore par sa violence froide et crue. On se demande presque si le Haneke de FUNNY GAMES n’aurait pas potassé TARGETS pour asseoir sa vision clinique d’un mal véhiculé par des hommes n’ayant plus rien d’humain. À travers le personnage d’Orlok, un simple double fictionnel de Karloff qu’on peut voir comme interprétant ici son propre rôle, c’est bien le constat d’un cinéma déconnecté, devenu impuissant à traiter de la complexité du monde que Bogdanovich jette aux spectateurs de l’époque. D’abord distendus, les deux récits progressent, se rapprochent et finalement se confrontent lors d’un final magistral dont les images restent aujourd’hui encore d’une acuité thématique et d’une puissance cinématographique rares.

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